"Je N’Avais Jamais Entendu Parler de L'Eswatini" : Expulsés dans UN Pays Qui les Rejette

"Je N’Avais Jamais Entendu Parler de L'Eswatini" : Expulsés dans UN Pays Qui les Rejette
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En Eswatini, royaume africain dirigé sans partage par le roi Mswati III, les manifestations sont rares et souvent réprimées. Mais, à la surprise de tous, le 18 juillet 2025, plus d'une centaine de femmes se sont rassemblées devant l'ambassade des États-Unis à Manzini, la capitale économique du pays, plus connu sous son ancien nom de Swaziland.

"Venez, ambassadeur ! Sortez pour nous parler !” scandaient-elles. Elles protestaient contre le fait que des "criminels" venaient d'arriver secrètement dans les geôles swazies. Ces femmes disaient craindre pour la sécurité de leurs enfants et demandaient que ces prisonniers soient renvoyés aux États-Unis, d'où ils venaient.

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En un an, quatre avions ont atterri discrètement en Eswatini, avec à leur bord en tout 32 migrants envoyés par l'administration Trump. Ce petit pays enclavé entre le Mozambique et l'Afrique du Sud se prépare à en accueillir 160 au total. Tous seront logés à la prison centrale de Matsapha, non loin de Manzini. Dans un pays où les traditions dictent le quotidien et où personne n'ose contester les décisions du roi Mswati III, l'arrangement confidentiel passé avec Washington provoque un tollé d'une ampleur inhabituelle.

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"Si les médias sud-africains ne l'avaient pas annoncé, on ne l'aurait jamais su !" s'offusque Sbusiso Nhlabatsi. Déterminé à rencontrer ces migrants, l'avocat s'est fait refouler cinq fois de la prison. Juriste renommé, spécialiste des droits de l'Homme, ancien ami et collègue de Thulani Maseko, avocat assassiné en 2023, Sbusiso Nhlabatsi a insisté. Il a saisi la Cour suprême, qui lui a donné raison en octobre 2025. Le gouvernement a fait appel. En mars 2026, la Haute Cour de Mbabane a finalement autorisé les détenus à le voir. "Ils ont été transportés comme des sacs de patates. Et encore, pour transporter des sacs de patates d'un pays à un autre, il y a des règles à respecter ! Et ici on les jette en prison, alors qu'ils n'ont commis aucun crime en Eswatini", s'indigne l'avocat.

"Que Tu Signes Ou Pas, C'est Là Qu'on Va Te Déposer"

Sbusiso Nhlabatsi se rend désormais toutes les semaines à Matsapha, dans l'aile flambant neuve de la prison de haute sécurité. Les dossiers sont complexes, car les migrants viennent du Vietnam, du Laos, du Yémen, de Cuba, d'Éthiopie, de République démocratique du Congo ou de Jamaïque. Leur seul point commun est d'avoir eu des condamnations judiciaires aux États-Unis. "On les présente comme des monstres, mais ces hommes ont déjà purgé leur peine. Beaucoup ont leur certificat de réhabilitation", reprend l'avocat. "Ce n'est pas comme s’ils avaient été sortis d'une prison aux États-Unis puis expulsés. Ils avaient une vie au sein de la société américaine."

Dans les couloirs de Matsapha, le sentiment d'injustice est partagé. Mais tous les détenus n'ont pas la même énergie pour se battre afin de retourner auprès de leur famille aux États-Unis. Ceux qui ont fait partie des premiers arrivés sont les plus déprimés. "Je n'avais jamais entendu parler de l'Eswatini. J'ai refusé de signer le papier [présenté par les autorités américaines, NDLR]. On m'a répondu : 'Que tu signes ou tu ne signes pas, c'est là qu'on va te déposer'", raconte Dung Nguyen, déporté d'origine vietnamienne, dans une interview exclusive à Forbidden Stories.

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Dung Nguyen avait été condamné pour viol en 2011. Libéré en 2015, il s'était marié, avait acheté une maison et pris un petit boulot. Il vivait libre quand il a été arrêté et mis dans un avion militaire le 16 juillet 2025. À Matsapha, il décrit des conditions de détention plus souples que celles des prisonniers swazis : il peut regarder la télévision, manger de meilleurs repas et accéder aux réseaux sociaux. Il peut même sortir de la prison pour aller au centre commercial le plus proche, sous escorte des services pénitentiaires.

Le "Roi Coca-Cola"

Comme Dung Nguyen, la plupart de ces migrants n'avaient jamais non plus entendu parler de Mswati III, qui règne sans partage depuis 1986 sur le royaume qui porte son nom. On le surnomme aussi "le roi Coca-Cola".

Et pour cause, non loin de la prison, la plus grande usine de Coca-Cola du continent africain s'étend sur plus de 6 500 mètres carrés. Filiale à  100  % de Coca-Cola Company, Conco Ltd est le principal fournisseur de devises du royaume. La famille royale, elle, détient 40 % d'Eswatini Coca Cola Beverages (ECCB), chargée de la mise en bouteille, via son fonds d'investissement Tibiyo Taka Ngwane, établi par le roi Sobhuza en 1968 et présent aujourd'hui dans tous les secteurs de l'économie locale.

Accord "Diabolique"

Jusque là, les États-Unis et l'Eswatini ont toujours eu de bonnes relations. Mais depuis l'arrivée de Donald Trump au pouvoir, tout a changé, estime Siboniso Mkhabela, secrétaire national chargé de l'organisation du parti d'opposition Pudemo (People's United Democratic Movement). Selon lui, l'accord sur l'expulsion de migrants signé entre les deux pays est "diabolique". "Avant l'élection de Donald Trump, on était à deux doigts d'avoir une démocratie dans notre pays. Washington faisait pression pour que les coupables de violences lors des émeutes de 2021, qui ont fait près de 50 morts, soient sanctionnés", raconte le militant de l'opposition.  

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Mais pour beaucoup, Washington ferme désormais les yeux sur un régime de plus en plus répressif, où la monarchie n'a jamais été aussi absolue. Siboniso Mkhabela explique qu'il ne peut plus porter le tee-shirt du Pudemo en public. Et de nombreux sympathisants du parti d'opposition sont restés emprisonnés cette année, en vertu de la loi sur la répression du terrorisme.

L'arrangement entre Washington et Mbabane a été négocié au moment de la suppression des programmes de l'Usaid, dont l'Eswatini était dépendant. Plus de la moitié du budget national des programmes de lutte contre le sida était financée par les États-Unis. Acculé, le gouvernement a peut-être été contraint de négocier.

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Si les autorités swazies ont confirmé la présence de personnes expulsées des États Unis, les détails de l'accord n'ont jamais été rendus publics. Mais France 24 s'est procuré le document signé le 14 mai 2025 par le Premier ministre Russell Dlamini. Il prévoit que l'Eswatini accueille 160 migrants expulsés des États-Unis et reçoive une somme de 5,1 millions de dollars "pour le renforcement de la gestion des frontières et des capacités migratoires".

The Deportation Project : les coulisses de l'enquête

Au sein d'un consortium de 26 médias internationaux coordonné par Forbidden Stories, France 24 a enquêté sur les accords secrets conclus entre l'administration Trump et plusieurs pays africains, désignés comme "pays tiers", prêts à accueillir des personnes sans papiers arrêtées par l'ICE aux États-Unis.

Du Ghana au Cameroun, en passant par l'Eswatini, nos journalistes ont suivi pendant plusieurs mois le destin brisé de personnes abandonnées dans des pays avec lesquels elles n'ont aucun lien. Leur enquête révèle les négociations menées en coulisses pour organiser ces transferts.

"Combien De Temps Vont-Ils Rester ?"

"La Nation est assurée que ces détenus ne représentent aucune menace pour le public", affirmait sur X Thabile Mdluli, porte parole du gouvernement, indiquant qu'ils étaient en "transit" dans le pays. Le ministre de la Justice, Prince Simelane, a précisé que ces détenus ne seraient pas traités comme des prisonniers, mais comme des "invités du Roi".

Ces déclarations n'ont pas apaisé la colère de la société swazie, choquée notamment de voir les détenus déambuler dans le centre commercial de Matsapha. "Pourquoi vivent-ils dans de meilleures conditions que les autres détenus ? Combien de temps vont-ils rester en Eswatini ? Et que se passera-t-il s'ils se mettaient à faire des enfants avec nos femmes ?" Autant de questions qui ont été posées publiquement ces derniers mois au parlement swazi.

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"Que sont devenus les 5 millions de dollars ?" se demande de son côté Mzwandile Masuku, un avocat swazi qui demande que l'accord soit rendu public. Interrogés par les députés, les ministres se sont souvent contredits sur la question des compensations. Le Premier ministre a affirmé, à plusieurs reprises, publiquement, qu'il n'y avait eu aucune compensation financière, mais que l'accord visait à permettre "de meilleures relations" entre l'Eswatini et les États-Unis en matière douanière notamment.

Le ministre des Finances avait déclaré ne pas avoir vu cette somme apparaître dans son budget, avant de préciser que les millions de dollars avaient en fait été déposés sur le compte de l'Agence nationale de gestion des catastrophes (NDMA), un compte auquel il n'a pas directement accès. "À ce jour, personne ne sait exactement ce qu'est devenue cette somme", conclut l'avocat. Thabile Mdluli, porte-parole du gouvernement, a refusé les demandes d'interview de France 24, précisant que "l'information partagée avec le public sur cette affaire est suffisante pour l'instant".

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Fils du leader d'opposition Mario Masuku, qui a plusieurs fois été emprisonné, le jeune avocat sait qu'il lui faut rester très prudent. Mais il travaille d'arrache-pied depuis plusieurs mois avec d'autres collègues pour faire annuler l'accord avant que les 160 migrants ne soient tous là.

Reste que l'Eswatini ne peut pas garder ces migrants indéfiniment derrière les barreaux, alors que cinq seulement ont été rapatriés dans leur pays d'origine. Certains espèrent obtenir une résidence permanente dans leur nouveau pays d'accueil. Mais il leur faudrait se défaire de l'image de "criminels" sous laquelle les États-Unis les ont présentés. À Matsapha, les détenus savent désormais que leur avenir ne dépend plus seulement de la justice américaine, mais aussi du bon vouloir d'un royaume où ils n'avaient jamais imaginé mettre les pieds. 

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